Article extrait des DNA du 1er août 2012

De Schubert à Miles Davis, les quatre jeunes gens « dans le vent » du groupe Ébène font preuve de la même aisance et de la même générosité, et le public d’Obernai ne s’y est pas trompé, saluant l’ensemble d’un programme livré sur le mode crescendo. Même si la tension, tout comme le travail sur le son de chaque note, se révèle palpable à chaque instant, dès l’entame du quatuor Rosamunde, mezzo voce. Sous les archets ténus, proches de la touche, surgit la « sehnsucht » viennoise, nourrie par de subtils changements de couleurs – les passages forts n’en sont que plus saillants. La valse fantomatique incarnée par le menuet, qui débouche sur un finale plus aérien, ne dépare pas cette fragilité entretenue.

On mesure plus encore la performance à l’entame du quatuor n° 1 de Tchaïkovski – formidable d’inventivité – tant la texture de l’ensemble se modifie : plus vibré, le son s’extériorise et laisse éclater le lyrisme russe. Le choix des tempi particulièrement judicieux, l’homogénéité et la précision des dialogues entre instruments, la fougue et la théâtralité des musiciens en font une interprétation de tout premier ordre. En ressort notamment un andante cantabile d’une simplicité bouleversante.

Les musiciens troquent leurs pantalons de concert contre des jeans, et un autre concert démarre sur les pizzicati du violoncelle-contrebasse de Raphaël Merlin. Dans une ambiance en demi-teinte, Ébène revisite des standards de Wayne Shorter et Eden Ahbez en jouant ses propres arrangements, emmené par le violon improvisé, très « grapellien » de Pierre Colombet.

Le quatuor ouvre alors une page rock très électrique, d’abord avec Misirlou, popularisé par le film Pulp Fiction», pulsé par les coups sur la table d’harmonie, ensuite avec Come together des Beatles, tout en contrastes de couleurs et de nuances, marqué par l’incroyable imitation des guitares saturées par l’archet au vibrato large, proche du chevalet.

L’hommage audacieux à Miles Davis et à son album très suspendu Kind of Blue permet à tous les musiciens de briller : dans All Blues, l’altiste Mathieu Herzog file une trompette très « cool » ; et dans So what, Raphaël Merlin écorche la montée dévastatrice du thème à toute vitesse. Peu avares de surprises, les musiciens rappelés entament un quatuor vocal sur l’air d’Un jour mon prince viendra, suivie d’une dernière improvisation pleine de tendresse. Somptueux !

Christian Wolff